Pissenlit
Il y a quelques jours j’ai perdu mon cerveau
j’étais à Berne chez mon amoureuse
à quinze heures à peu près
on devait aller au parc pour aller au parc
mon cerveau est tombé sur le tapis de l’entrée
comme une mouche
morte
*
(Aujourd’hui je crois que je vais assez bien
je le dis pour rassurer les ami.e.s qui me lisent ici
et que je vois dans la vraie vie et qui me disent
Tu vas bien Thomas ?
Je vais bien et si nous nous connaissons vraiment
je vous raconterai sûrement
ce qui s’est passé.
Un jour peut-être je reviendrai sur cette crise d’ailleurs
parce qu’elle est le produit
de dix ans de grande fatigue et de grande inquiétude
qui ont à voir avec le métier que je fais et ses conditions matérielles
Mais pour l’instant je voudrais seulement parler de
ce que c’est que faire ce métier
sans cerveau)
*
Quand je dis que mon cerveau est parti
je ne dis pas qu’il s’est cassé
physiquement cassé
comme celui de mon grand-père s’est
gorgé de sang non
il s’est absenté je veux dire
un jour je marchais main dans la main avec mon cerveau
et d’une minute à l’autre
je tenais du vent
et mes pensées c’était du vent
courant sur la jachère
*
Le week-end qui a suivi ça j’étais ça
un champ ratissé
meurtri entre
mousson et jachère
J’ai fait comme tout le monde
dans la France de Macron
j’ai tenu comme je pouvais
j’ai offert à ma grand-mère
plus fatiguée que moi par l’âge
et l’État détruit
les services sociaux qui harassent
ma présence
tentant d’être pas trop inquiétant
sans mentir toutefois :
On est allées à Jardiland regarder les fleurs
qu’elle aime et me voici
inquiet mais là
parmi les fleurs qu’elle aime :
*
Mon travail est d’écrire des livres
L’idée d’écrire des livres m’est venue assez tard je veux dire
mon amoureuse écrit des livres
elle écrivait toute petite des petits romans comme ça mais
moi
j’écrivais pas des tout petits romans quand j’étais tout petit mais
j’imaginais des images
en toute seconde qui faisait des heures qui faisaient des jours
j’avais tendance à bloquer
en apparence mais
en fait j’étais bien là
je marchais bien
là
Dans la forêt de mon cerveau
Maman dit : j’ai de l’imagination
Mon éditrice dit : j’ai de l’imagination
Je dis parfois que je suis bête
mais je sais ça :
Mon imaginaire a toujours été fertile
Mon métier est dans la continuité
de cette tendance inée
à me perdre
dans la forêt
de mon cerveau
*
Quelques jours après avoir perdu mon cerveau il y a eu un lundi
Mon amoureuse a un vrai travail pour lequel les lundis existent
son rythme donne parfois à ma vie des contours réels
alors j’ai abordé le lundi comme un lundi
plus anxieux toutefois
parce que je gardais dans mon estomac les séquelles
de ma grande angoisse
car le cerveau parti l’angoisse s’était
réfugié là
*
J’ai regardé mon livre
C’est la cinquième version de ce livre je veux dire que
cinq fois je l’ai recommencé
changeant le ton
changeant le lieu
changeant ce qui se tient au centre et à la périphérie
changeant tout et peu à la fois
Comme on change la coque du navire à Thésée
*
J’ai regardé mon livre et il me semblait trop grand pour moi
qui n’ai plus de cerveau
Les fils qui tiennent l’ensemble
Je ne les voyais plus
C’était la toute première fois que ça m’arrivait
*
Il y a longtemps j’étais scénariste
pour un cinéaste iranien
Qui est le seul génie que j’aie rencontré de ma vie
son nom est Kaveh Bakhtiari
Il imaginait et j’étais là pour l’aider à organiser les idées
en tenir le compte
Il pensait et moi je classais je veux dire
j’avais un cerveau à l’époque
*
Mon outil de travail allait avec cette fonction
La société de production m’a acheté le logiciel Scrivener
qui est une sorte de tableau de liège numérique
je l’utilisais comme un profiler fou
du FBI
comme une carte mouvante de la forêt
du cerveau à Kaveh
puis du mien :
J’ai écrit sur ce logiciel
Les Nuits d’été
Camille s’en va
Bleu Laguna
et à peu près cinq cents poèmes
et donc :
cinq versions d’un roman futur
*
Le lundi d’après la perte de mon cerveau
cette façon de penser un livre
par le plan
dans l’agencement et le réagencement perpétuel
des idées des images des concepts des fragments des voix des rythmes et des syntaxes
me semblait impossible à continuer
d’une précarité angoissante
*
Voilà le dilemme
Mon métier n’a pas d’assurance pour ça
Si je ne peux plus écrire un livre je ne gagne rien
je n’ai pas d’arrêt maladie
pas de chômage technique
alors je me suis juste dit comme d’habitude
pas le choix
c’est pas le charbon non plus
on recommence mais cette fois comment Thomas ?
Puisque l’outil m’inspirait presque une sorte de
dégoût
de peur aussi
que ma façon d’écrire des romans
depuis dix ans m’entraîne
dans une fatigue dont je n’arriverais pas
cette fois
à me relever
*
Comment ?
*
Mais je savais pas comment
*
Depuis longtemps
je prends mes notes sur l’application Notes
de mon iPhone sur lequel j’ai installé une version mobile
de Scrivener qui se synchronise
via Dropbox
avec mon ordinateur
J’ai dans ma poche mon roman
et un petit clavier pliable qui me permet de reprendre
où je veux mon roman
là où je l’ai laissé
Je le range dans une banane Uniqlo
à côté d’un carnet Muji que je n’utilise jamais
*
Je n’ai jamais tenu de journal intime
Je n’ai jamais réussi à tenir plus de quelques jours
un agenda papier
Je suis l’homme post-it et feuilles volantes
J’uploade mes idées
de la forêt de mon cerveau
directement dans le cloud
*
J’ai quitté Berne pour rentrer chez moi
en transportant ma question
nichée entre mes deux oreilles dans la nef qu’avait quittée
mon cerveau
Je me suis arrêté en route pour voir mes parents
dans le Val de Morteau
parce que je suis un grand garçon qui
Quand la vie butte
retourne à la montagne
chez ses parents
*
Au matin j’ai accompagné ma mère à son travail
à l’office du tourisme du Val de Morteau
et puis je suis descendu jusqu’au marécage qui s’étend entre les montagnes
là où coule le Doubs
Les mortuaciens appellent ça
La Nautique
*
Je me suis assis sur un banc
près du stade de foot
et j’ai goûté l’air un peu pourri du marécage un moment
et ça allait
Pour la première fois depuis quatre ou cinq jours
j’avais vraiment dormi
Je me suis dit que je pouvais écrire ça
cette sensation-là : je n’avais plus de batterie.
Alors je me suis dit : dommage
et j’ai traversé la départementale
pour aller vers le Cul de la lune
et marcher dans le lit du fleuve
*
*
L’eau envahit trop souvent la nautique pour que puissent y pousser des arbustes alors
il n’y pousse que de l’herbe et des fleurs
entre deux inondations
Ce jour-là la plaine était couverte de pissenlits fanés
ces boules de pollen qui résistent au vent mais qui s’évanouissent
quand on les souffle
*
C’est en marchant sur la nautique que j’ai retrouvé mon cerveau
J’ai scandé silencieusement les premiers mots d’une nouvelle version
de mon roman
puis je les inscris
au retour sur le banc
sur le carnet vierge que je gardais sans y toucher
comme un fétiche
*
Mon cerveau a repoussé comme ça
entre deux inondations
pissenlit sur la nautique
*
Depuis une semaine j’écris chaque jour au carnet
Dans la canicule parisienne qui me paraît assez douce
et le roman avance enfin clair et serein
J’ai repris l’ordinateur pour l’écrire ici
(Je vous raconterai bientôt ce que ça fait
d’écrire tout un roman à la main
de faire repousser son cerveau comme ça)
*
En attendant
Buvez de l’eau
Vivez lentement
*
Et si la santé mentale des auteur.ice.s vous importe
Interpelez vos députés sur le scandale AGESSA
Qui a vu des milliers d’entre nous privés de leurs droits à la retraite
Et qu’avec une vraie sécu
On irait mieux que ça je vous assure.
C’est par ici :
https://www.artistes-auteurs.fr/interpellation/



